Quand porteur de projet et mécène se rencontrent

Gloria Jensen est Responsable Développement et Partenariats au CAPC, musée d’art contemporain de Bordeaux. Elle sera parmi nos invités du prochain atelier CAC 33 placé sous le signe de la culture. Interrogée sur le mécénat et sa pratique, elle nous précise les opportunités qu’il crée.

 

Portrait Gloria JENSEN 1. Mécénat et parrainage, quelles différences ?

Le mécénat, c’est un don qui est désintéressé, ce que l’on mesure notamment par la contrepartie. Même si en aucun cas il n’y a d’obligation à en offrir une au mécène. Néanmoins, si celle-ci existe, il faut qu’il y ait un rapport de disproportion entre le don et la contrepartie pour marquer le désintéressement. S’il y a un rapport d’équilibre, il s’agit alors de parrainage.

Aujourd’hui, dans le langage, on note que le terme de mécénat s’efface pour laisser place à celui de partenariat. On souhaite ainsi appuyer un échange « gagnant-gagnant » entre porteur de projet et mécène.

 

2. Quel état des lieux pouvez-vous dresser du mécénat culturel ?

Le secteur historique du mécénat, c’est la culture. Mais étrangement, c’est dans ce secteur que l’on est le plus en retard. La situation évolue doucement ; nous avons à nous inspirer de ce qui se fait dans les secteurs social et solidaire, tout comme des pratiques anglo-saxonnes. Aujourd’hui, les budgets alloués par l’Etat à la culture sont en baisse et il faut trouver des solutions. L’une d’entre elles c’est d’essayer de réfléchir à des partenariats public-privé pour mettre en place des projets.

 

 

Richard Long, White Rock Line, 1990, remade 2014 Œuvre restaurée dans le cadre d'un mécénat en nature et de compétences de l'entreprise Lafarge Holcim Collection du CAPC musée d'art contemporain de Bordeaux Photo : Frédéric Deval

Richard Long, White Rock Line, 1990, remade 2014
Œuvre restaurée dans le cadre d’un mécénat en nature et de compétences de l’entreprise Lafarge Holcim
Collection du CAPC musée d’art contemporain de Bordeaux
Photo : Frédéric Deval

3. Sur ces rapprochements justement entre public et privé, notez-vous des évolutions ?

Auparavant, l’entreprise donnait pour associer son image à un lieu, une histoire, une réputation, ce qui est toujours le cas, mais cela ne suffit plus, tout comme la seule présence de son logo sur une plaquette. Un ou une chef d’entreprise a désormais besoin de justifier auprès de ses équipes l’engagement de l’entreprise, s’intégrant ainsi dans une logique de RSE (Responsabilité sociale ou sociétale d’entreprise).

On remarque que le mécénat financier est complété aujourd’hui par du mécénat en nature et de compétences, qui parfois sont couplés. Par exemple, au CAPC musée, l’entreprise Lafarge Holcim a offert 18 tonnes de calcaire blanc nécessaire à la restauration de l’œuvre White Rock Line de Richard Long. Elle a également mis à disposition son équipe pour l’extraction et l’installation au musée. Sur cette opération, les collaborateurs ont mis leur expertise au service de l’intérêt général et donné à leur métier un sens différent par rapport à leur quotidien.

 

Aussi, beaucoup de philanthropes aujourd’hui sont des entrepreneurs et ils vont gérer leur philanthropie comme ils gèrent leur entreprise, dans une logique d’investissement presque. C’est à dire qu’ils vont essayer de rendre efficace leur mécénat, leur don – ce qui est aussi vrai d’ailleurs pour les particuliers. Il faut que cet engagement ait un impact, soit mesurable si possible. Pour nous, c’est un des gros enjeux, car il faut entrer dans cette logique-là mais en même temps, il y a des aspects que l’on ne peut pas mesurer.

 

 4. Quels sont vos arguments pour solliciter des acteurs privés ?

Les artistes en art contemporain utilisent plein de matériaux différents, donc il y a toujours une porte d’entrée vers l’entreprise lorsqu’elle travaille en lien avec ces ressources. C’est un moyen de construire quelque chose ensemble, et je pense que cette logique de co-construction est vraiment importante. L’art contemporain est reconnu pour son caractère innovant, original ; c’est ce qui est en train de se créer et ce lien avec l’actualité sociale, politique et économique, participe à intéresser le mécène. Il faut aussi trouver des points d’appui au travers de valeurs communes, car les entreprises ont une image de marque à défendre.

 

Plus généralement, pour convaincre et avoir des soutiens de poids, il faut que les entreprises s’y retrouvent, sans pour autant que ça signifie pour la structure de vendre son âme ! Parfois il faut aussi savoir dire non à un financement.

 

5. Le risque d’ingérence du mécène est donc réel ?

Leonor Antunes, Discrepancies with E.G.I, 2008 Œuvre acquise dans le cadre de l’opération Ticket Mécène Collection du CAPC musée d'art contemporain de Bordeaux Photo : Frédéric Deval

Leonor Antunes, Discrepancies with E.G.I, 2008
Œuvre acquise dans le cadre de l’opération Ticket Mécène
Collection du CAPC musée d’art contemporain de Bordeaux
Photo : Frédéric Deval

Il existe cette méfiance, surtout en France, qui pousse à penser « Attention, l’entreprise rentre dans notre structure, donc elle va décider des projets, elle va imposer certains artistes ou programmation ! » Et certes, il faut être vigilant, toujours remettre sur le tapis une question d’éthique, et surtout s’assurer qu’il y ait un juste retour par rapport au don, si contrepartie il y a. Mais je n’ai jamais rencontré ce cas de figure. Le risque est plus important dans des structures plus grosses et dont la renommée est internationale.

 

6. Avez-vous intégré le financement participatif dans votre recherche de fonds ?

Oui, nous avons lancé une opération « Ticket Mécène » qui a reçu le prix de l’innovation de l’Association Française des Fundraisers. C’est une action sur un temps donné et pour l’acquisition d’une œuvre spécifique pour la Collection du musée. Elle sensibilise les visiteurs au fait que l’on a besoin de financements, mais c’est aussi la possibilité qui leur est offerte de s’engager autrement pour le musée, de faire partie d’une communauté autour de notre Collection. Car une fois que l’on a réussi à collecter le montant suffisant, on peut acheter l’œuvre et leur présenter lors d’une rencontre avec l’artiste. Ca nous permet de nouer des liens avec le public. Il faut vraiment se sortir de l’esprit que dans le mécénat on ne parle que d’argent.

 

LOGO AFF Aquitaine7. Vous citez l’Association Française des Fundraisers (AFF), dont vous êtes coordinatrice régionale : quelle est la mission de cette association ?

L’AFF est l’association référente sur le plan national pour la formation et le partage d’expériences sur le mécénat, la levée de fonds d’une manière générale, dans des domaines variés. Elle a pour but de former et dinformer les fundraisers tout en leur permettant d’accéder à un réseau de professionnels impliqués. Aujourd’hui, avec le digital, on est dans l’hyper-information. Il y a de plus en plus de concurrence, de causes à soutenir et les donateurs vont être beaucoup plus volants, moins fidèles dans leur engagement. Donc il y a un vrai enjeu pour les fundraisers de convaincre les gens de donner dans la durée. Spécifiquement sur le territoire bordelais, on a une vraie mission de sensibilisation à la question philanthropique. Il y a encore beaucoup de choses à créer.

 

Entretien réalisé par Florence Charrier-Nicou

 


CAPC_Logo_blackSi vous souhaitez en tant qu’entreprise ou particulier vous associer aux projets du CAPC musée d’art contemporain de Bordeaux, vous pouvez joindre Gloria Jensen au 05 56 00 64 17 ou 07 87 13 78 17.


 

Pour aller plus loin, en attendant notre atelier :

Trois chefs d’entreprise français décrivent leur « vision décomplexée d’un mécénat utile » dans une tribune publiée le 13 avril 2016 dans Les Echos : lire la tribune (Source AFF).

 

Maintenant que nous avons ouvert pour vous des perspectives sur le thème de cette soirée, il ne vous reste plus qu’à vous inscrire !

Plus d’informations ici.

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