Regard sur une nouvelle économie

Frédéric Petit, dirigeant fondateur d’Elise Atlantique, n’est pas de ceux qui regardent la société par le petit bout de la lorgnette. Dans le cadre de sa participation à notre prochain atelier, « L’ubérisation de la société », il nous livre quelques unes de ses réflexions, en tant qu’entrepreneur engagé en faveur de l’intérêt général.

 

 

1. Quelle est votre vision de l’uber-économie ?

 

Même si je n’ai pas de lien direct dans mon activité professionnelle avec l’ubérisation, je suis intéressé par ce sujet sous l’angle de l’économie sociale et solidaire (ESS), ou de l’économie sociale d’une façon générale. Ce qui m’interpelle aujourd’hui, c’est cette sémantique du collaboratif, sur laquelle on va greffer une dimension sociale qui n’a pas lieu d’être, me semble-t-il, pour certaines activités. Pour valider une démarche sincère, je trouve qu’il faudrait plus communiquer sur l’utilité sociale, l’impact social de ce service, au-delà de la relation.

 

Dans le système « Uber », vous avez une structure hyper capitalistique qui n’investit pas un euro et qui fait le tiroir caisse. Et ce, grâce à l’outil Internet qui a accéléré la démultiplication de la mise en relation. Des actionnaires se disent « Whaou, quel super placement ! Je donne une idée, je mets en place les technologies numériques qui vont bien, je fais 0 investissement, et tout remonte ! » C’est comme si chez nous on disait à nos collecteurs : « vous êtes auto-entrepreneurs, donc vous allez assurer les collectes pour votre compte, que vous allez nous facturer, et vous allez rapporter la matière chez nous. » Bien sûr, pour que ce soit leur gagne-pain, ils vont devoir en faire des collectes et travailler tôt le matin et tard le soir. Et puis, la matière que nous on va récupérer, et bien on va la trier et la vendre. Résultat pour nous : 0 investissement sur les camions, 0 investissement sur le personnel ! Mais ça, cela interroge car où sont les aspects sociaux, les aspects de gouvernance, les aspects de prise de décision ? Toutes ces questions, dans les aspects dits de collaboration que l’on voit émerger aujourd’hui, elles ne sont clairement pas prises en compte.

 

J’aurais attendu de cette économie une vision moderne, avec un contrat déontologique très fort. C’est à dire que ce système peut avoir du sens si on associe – pour Uber par exemple – l’ensemble de ses chauffeurs ; ils sont indépendants mais cet entrepreneuriat qu’ils vont mener pour leur propre compte est encadré pour faire en sorte qu’ils aient une couverture sociale, qu’ils soient accompagnés pour gérer leur véhicule, car c’est aussi au quotidien gérer des charges, des produits, la relation client. Mais là où l’économie sociale et solidaire n’a pas été bonne, c’est qu’elle a laissé le terrain complètement libre à cette économie collaborative. Et même s’il existe véritablement beaucoup plus de petites initiatives qui allient aspect collaboratif et économie sociale, la grosse est tellement puissante que c’est la vision que l’on retient.

 

2. Pourquoi et comment selon-vous émerge cette nouvelle forme d’économie ?

 

Ces sujets sont arrivés par réaction épidermique de la société civile, et c’est le gros point noir selon moi : réaction épidermique envers les taxis parce qu’on en a ras-le-bol de se faire avoir, réaction épidermique envers l’hôtellerie, avec Airbnb. On a laissé se créer ce type de service parce qu’à force de trop de bureaucratisation, on a tué cette notion de service justement. Donc les gens veulent la reprendre sous d’autres formes, pour proposer une alternative. Par exemple, ils ont créé le réseau des chambres d’hôtes, et avec l’arrivée du numérique, Airbnb est né. Et preuve qu’il s’agit d’une véritable économie, l’Etat s’interroge de fiscaliser tout ça.

Par ailleurs, toutes les études montrent que les consommateurs souhaitent remettre du sens dans la relation, dans leurs quartiers, etc. Ils ont envie de construire des choses. Mais c’est un leurre de se dire que tout le monde peut créer sa boîte et peut être un entrepreneur social. En revanche, je pense – et je crois que la puissance publique est un des acteurs incontournables là-dessus – qu’on a besoin d’organiser, challenger, fusionner des initiatives qui, prises dans chacun des quartiers sont toutes petites mais si elles étaient agrégées, donneraient un véritable poids au territoire.

 

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3. Qu’apportent ces services entre particuliers ?

 

En partant de sujets comme la distribution de paniers de légumes, la possibilité de bénéficier d’heures de garde d’enfant ou de mutualiser son matériel personnel par exemple, on arrive bien sûr à une réduction de ses dépenses. Et puis ça crée du lien. Si sur 10 personnes rencontrées, je me fais deux amis, c’est très intéressant.

Néanmoins, je pense qu’il faut garder le repère du prix du service. C’est à dire que moi je ne trouverais pas surprenant que lorsqu’on met à disposition un service, sous la forme de troc, d’échange, disons de différentes formes qui font véritablement la force de la collaboration, on puisse dire ça coûte ça normalement, pour que les gens mesurent l’importance du coût qu’ils n’ont plus.

 

4. Comment une entreprise traditionnelle est-elle en mesure de réagir face à ces nouveaux « business models » ?

 

Je pense que cette situation demande déjà que l’entreprise revoie sa finalité. Parce que selon sa finalité, effectivement son modèle de gouvernance sera différent. Il faut surtout que, même si elle n’est pas en phase avec cette nouvelle finalité, elle soit en phase avec l’attente de la société. Donc son évolution va s’appuyer sur une motivation qui est celle de faire croître son entreprise, parce qu’il y a une attente de la société. Et le fait de se faire accompagner dans cette mutation, qui est une mutation organisationnelle, par des acteurs de l’économie sociale (la Chambre Régionale de l’Economie Sociale et Solidaire, le mouvement des entrepreneurs sociaux ou d’autres acteurs du terrain), va peut-être la révéler dans cette nouvelle finalité avec laquelle finalement elle sera en phase. Donc oui l’économie classique peut très bien faire alliance avec certains aspects de l’économie sociale et solidaire. Mais la difficulté majeure porte sur le service proposé qui doit à la fois répondre aux enjeux de l’économie sociale et à ceux de l’économie traditionnelle : schématiquement, est-ce que je donne les épluchures de cacahouètes à l’économie sociale et je garde la noisette ou est-ce qu’il y a vraiment une notion de collaboration bien plus importante ? Il faut trouver un équilibre et surtout une sincérité dans la construction de l’offre de service. Et puis il y a un autre positionnement auquel je ne crois pas du tout, c’est la création d’une filiale 100% ESS par les acteurs de l’économie classique. Ils seront rattrapés par leur nature un jour ou l’autre et puis je trouve que c’est très maladroit car leur logique n’est pas faite ainsi. Il ne faut pas mettre le ver dans le fruit, on ne peut pas avoir un pied dedans et un pied dehors.

 

Interview réalisée par Florence Charrier-Nicou

 

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